incinérateur et cancer
Le ministère de sa santé nen a pas fait grand cas : le rapport de lInVS, consultable sur le site de cet organisme, restait introuvable sur celui du ministère à la date du 6 avril. Peut-être ne faut-il pas remuer ces sujets « anxiogènes » ou réveiller des scandales oubliés Ce silence est dautant plus étonnant que lInVS écrit, à la page 126 de son rapport : « Il est recommandé de diffuser largement les résultats obtenus de manière accessible au grand public ». De plus, la ministre Roselyne Bachelot connait très bien le dossier : cest elle qui, ministre de lenvironnement en 2002, avait sommé les préfets de fermer les incinérateurs les plus polluants.
Cette étude de lInVS mérite pourtant le détour : il sagit de la première enquête de grande ampleur menée sur le sujet. Elle a permis de remonter le temps, sur 10 ans (1990-1999) dans quatre départements (Isère, Haut-Rhin, Bas-Rhin et Tarn) avec 16 incinérateurs. La santé de 2,5 millions dhabitants a été passée au peigne fin et 135 000 cas de cancers ont été analysés entre 1990 et 1999. Fin 2006, lInVS avait publié des premiers éléments de cette méga-enquête. Ils étaient déjà inquiétants, sans être encore très fiables.
Les résultats définitifs, plus alarmants, ont surpris mêmes les plus avertis : le fait avoir vécu tout près dun incinérateur pendant 10 à 25 ans entraîne un risque accru de cancer, de + 4 %. Les femmes sont plus touchées : tous cancers confondus, le risque est accru pour elles de 6%.
Certains cancers sont particulièrement en cause. Ainsi, pour le sarcome du tissu mou (STM), le risque accru est de + 22 %, hommes et femmes confondus. Le STM est un cancer rare, déjà repéré par les scientifiques comme pouvant traîner à lombre des incinérateurs. Cette étude confirme la suspicion. Lautre cancer également suspecté est le lymphome malin non hodgkinien (LMNH) : il affiche, ici, une surfréquence de + 12 %.
Ces deux fautifs avaient déjà été signalés par le professeur Jean-François Viel, sattirant des remarques acerbes de certains experts. Dès 2000, cet épidémiologiste du CHU de Besançon avait constaté quil y avait 2,3 fois plus de cas de LMNH dans les populations qui vivaient sous le panache de fumée de lincinérateur de Besançon (lire lencadré).
De Seveso aux ufs shootés à la dioxine
Les polluants cancérogènes qui sortent des cheminées des incinérateurs - dioxines de triste mémoire avec la catastrophe de Seveso et lagent orange dispersé au Vietnam et PCB - sont suspectés depuis longtemps de provoquer plusieurs cancers parmi lesquels deux types de cancers relativement rares : le sarcome du tissu mou (STM) et le lymphome malin non hodgkinien (LMNH).
En octobre 2007, le professeur Jean-François Viel a fait sensation en annonçant que des ufs de poule autour de lincinérateur de Besançon étaient contaminés à la dioxine. Or la dioxine infiltre les sols et peut y rester pendant 100 ans.
Viel a bouclé la boucle, en mettant bout à bout lensemble de ses études et celles de ses confrères. Tout près de lincinérateur de Besançon, il existe bien une zone (sous le vent) qui cumule les sols les plus contaminés par les dioxine, les ufs les plus « dioxinés » et le taux de surfréquence le plus élevé du cancer évoqué plus haut, le LMNH.
La force - et laspect troublant - de létude, cest que tous les résultats vont dans le même sens. Un risque accru a été découvert pour pratiquement tous les types de cancers : + 16 % pour les myélomes multiples et les cancers du foie. Et + 9 % pour le cancer du sein. LInVS souligne que ce dernier résultat est nouveau et surprenant, inconnu de la communauté scientifique à ce jour, à tel point que lInstitut navait pas du tout prévu, au départ, denquêter sur ce cancer. Il la ajouté par la suite.
Prudent, lInVS met en garde : le lien de cause à effet nest pas scientifiquement prouvé entre laugmentation des cancers et lexposition aux rejets des incinérateurs. Mais, vu la convergences des études sur le sujet, on sen rapproche tout de même ! Les auteurs du rapport lexpliquent à leur façon, à la page 125 : lenquête de lInVS « complète un faisceau darguments solides en faveur du rôle causal des expositions environnementales aux émissions atmosphériques dincinérateurs dordures ménagères sur lincidence de certains cancers ». Cest un peu du Dali, mais cela va mieux en le disant.
Enfin, lInVS précise quil a pris en compte une période de latence de 5 ans pour les leucémies et de 10 ans pour tous les autres cancers. Or 5 et 10 ans, cest court. Autrement dit, tous les cancers nont pu être comptabilisés dans létude, car ils ne sont pas encore déclarés. « Il y a de forts risques que les résultats sous-estiment la réalité, souligne le Cniid, association de militants anti-incinération, avant dajouter : « le pic dapparition des cancers nest ainsi peut-être pas atteint ».
LInVS le confirme dans son langage technique : « La période dobservation de notre étude ne pourrait correspondre quau début de la période de surincidence induite par lexposition aux émissions dincinérateurs ». Les cancers peuvent apparaître 30 ans après lexposition à certaines substances. On ne peut être plus clair.
Cette étude à de quoi secouer le monde de lincinération. Certes, les normes de rejets, imposées depuis janvier 2006, sont beaucoup plus strictes. « On peut, dès lors, sattendre à une diminution du risque de cancer chez les populations exposées aux niveaux actuels démission » précise lInVS. Mais la pollution des sols reste, elle, importante et certains exploitants pourraient, sait-on jamais, être interrogés sur le passé.
Petit rappel historique : en 1994, le ministre Michel Barnier (il était alors en charge de lenvironnement et président du conseil général de Savoie) avait écrit au commissaire européen pour lenjoindre de ne pas durcir la législation sur les incinérateurs, parce que les industriels risquaient de pas sen remettre. La commission avait quand même imposé de nouvelles normes.
Le gouvernement français avait du fermer en catastrophe celui de Gilly-sur-Isère en octobre 2001, déclenchant une enquête judiciaire, qui sest achevée par un non-lieu fin 2007, au grand dam des associations de riverains qui avaient porté plainte. Plusieurs dizaines dautres unités ont dû être fermées dans la foulée. Certaines de ces installations étaient des barbecues géants à ciel ouvert et crachaient des dioxines à gorge déployée : 750 fois plus que les normes à Gilly Et 2260 fois plus que les normes à Maincy/Vaux-le-Pénil (Seine-et-Marne), record absolu !
La France a été condamnée en 2002 par la Cour européenne de justice pour navoir pas fait respecter la réglementation sur les émissions de dioxine des incinérateurs.
Restée championne de lincinération, avec 128 installations en fonctionnement, la France ne souhaite pas vraiment ranimer les vieux démons, avec ces enquêtes sanitaires. Dautant quune quinzaine de nouveaux incinérateurs sont en projet, suscitant déjà de vives oppositions locales : en Corse (projet abandonné récemment) ; à Marseille/Martigues ; à Clermont-Ferrand, où 500 médecins viennent de manifester. Lors du Grenelle de lenvironnement, les associations ont réclamé, en vain, un moratoire.
Cette étude ne tombe vraiment pas bien.
Pollution / dimanche 6 avril par Philippe Bornard